Ma grand-mère, elle a aimé son second mari sans défaillir pendant
15 ans.
Il
était l'amour sain, l'amour qui répare, l'amour qui réconcilie avec la
vie-de-merde qu'elle avait eue avant.
Elle
était heureuse. Il avait 15 ans de moins qu'elle, elle était jeune, il était
vieux. Pour l'aimer, elle a castré la féminité naissante de ses
dernières filles adolescentes, pour ne pas avoir de compétition dans la maison,
alors qu'elle tentait d'entretenir cette relation.
Je me
souviens, enfant, je la regardais se maquiller le matin. Ça me semblait
invraisemblable, car elle restait à la maison. Je ne comprenais pas pourquoi
elle mettait ce masque dès qu'elle sortait du lit. Je lui ai demandé. Elle a
répondu : "pour me sentir jolie".
Elle
avait 55 ans lorsqu'il l'a quittée pour un homme.
Il a
fait ça avec le plus de délicatesse possible, dans les circonstances. En tout
cas, il l'a mise à l'abri du besoin jusqu'à son dernier jour. Elle a respiré
pour la dernière fois aux premières heures de l'an 2013, sans avoir cessé de le
réclamer sur son lit de mort, mais il n'est pas venu. J'ai compris qu'elle
n'avait jamais cessé de l'aimer et que son coeur brisé avait teinté d'amertume
sa capacité à être disponible pour les autres. Il y avait même en elle une
pulsion de détruire le bonheur des autres.
Et je
vous raconte pas sa vie d'avant. Ouf.
Je
pense à tout ça, car je vis avec beaucoup de canaux ouverts. J'ai des amis à
qui parler de toutes sortes de choses, je ne me sens pas seule.
Par
contre, dès qu'il est question d'ouvrir la porte sur le fragile, sur
l'intimité, c'est encore ton fantôme qui rôde. Je referme la porte aussitôt.
Pas que je t'aime encore. J'imagine qu'une partie de moi t'aimera toujours,
mais je ne sais pas si c'est toi, ou si c'est moi que j'aimais dans tout ça.
Tu
vois, ce qui arrive, c'est que j'ai travaillé très fort sur moi-même avant de
te rencontrer. La personne que toi, tu as connue, était le résultat de
nombreuses années de quête de soi, de connexion entre la tête et le coeur,
d'intégration de toutes mes contradictions... Quand je t'ai connu, j'étais
prête à aimer pour-de-vrai. J'étais prête à prendre le risque du voile qui
tombe, du vrai, du pas-beau, du fragile qu'on montre à l'autre dans cette zone
que seul l'amour permet...
Je t'ai
tout montré. Je n'ai rien gardé. Je t'ai tout dit. Pour la première fois de ma
vie, j'ai risqué de me montrer fragile devant quelqu'un, avec une épouvantable
angoisse, mais je l'ai fait.
Le
problème, c'est que la dernière fois où j'avais été aussi fragile et vraie,
c'est-à-dire dans la plus tendre enfance, mes besoins ont été bafoués, ignorés,
pas pris au sérieux ni reconnus. Alors j'ai construit ma façade de "je
suis capable toute seule" et ça a pris d'arriver à 32 ans pour demander et
accepter l'aide des autres. Puis jusqu'à 34 pour faire le choix de l'intimité
amoureuse.
Tu
vois, pour moi, l'intimité amoureuse, ça fait mal. C'est vouloir se rapprocher
sans jamais pouvoir y arriver. C'est vouloir toucher l'autre là où ça souffre
et devenir humains ensemble. C'est accepter de se sentir parfois bien plus
seule que lorsque je suis seule. Parce que rien, absolument rien, ne réparera
les blessures d'avant. Donc, j'ouvre la porte de l'amour et je suis convaincue,
de façon irrationnelle, que je ne vaux pas la peine.
Et là,
toi. Toi, à qui j'ai tout montré, tu me confirmes ma théorie infantile. Je ne
vaux pas la peine.
Nous
avions une famille. Tu ne t'es pas battu pour elle. J'étais là. Je voulais. Tu
n'as rien fait. Pour moi. Heureusement, tu t'es ressaisi dans ta paternité et
tu as grandi à ce niveau-là.
2012.
C'est donc clair. Je ne vaux pas la peine.
Alors
on se ramasse, on reconstruit autour, mais il y a un stress. Je pense que ça va
mieux. 2013. Ma grand-mère meurt. Ok, on se relève et on avance. Ça y est, les
enfants grandissent bien, j'ai de la reconnaissance au boulot en intervention,
je me mets à faire des produits et on s'intéresse à ce que je fais, les amis
sont là même si moi, je suis une mauvaise amie pour eux à cause du manque de
temps et d'énergie. Puis vlan, ma mère a un cancer qui l'emporte en 6 semaines.
Automne 2015. Automne de merde, à voir mourir un être qui meurt comme elle a
vécu, laissant des dettes et de la rancune.
Fragile,
fragile.
Je
tiens le coup, mais quand mes amis s'étonnent que je ne "refasse pas ma
vie", j'ai envie de crier. Le bonheur n'est pas conditionnel à la vie de
couple!
2016.
On ne peut pas forcer ces choses-là. Cette porte, j'y retourne de temps en
temps et j'essaie d'enlever les barricades. Je ne veux pas cultiver l'amertume.
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