Maman est pas là.
Oh.
Son corps est là, oui. Bien sûr.
Mais
son regard, quand il se pose sur moi, il passe au travers. Je suis invisible.
Quand
une conscience de mon existence se pointe dans son regard, le message que j'y
lis : "Tu me déranges."
13
ans...
-
Maman?
-
Fous-moi la paix!
Exaspérée
la mère.
------------
Ma
mère. Mère-Narcisse qui capte son reflet dans l'eau de sa part d'ADN.
Mère-brèche. Le fantôme effacé du père psychotique. Mère aimante pour les
enfants qui lui renvoient son reflet. Elle évalue, étudie et décortique et
lance d'une voix vibrante "Ah ça elle/il tient ça de moi!"
"Il/elle a mes yeux!". "Moi", l'élément principal qui
décide de l'espace qu'elle éclaire de son regard. Mère étrangère. Mère qui ne
reconnaît aucun reflet en moi, sauf celui de ses vulnérabilités et de ses
blessures. J'ose les exposer à sa vue, sans pudeur. Je suis une enfant
sensible, avec des questions et des tourments. Ça-Mère veut briser ce miroir.
Laisse place à une cruauté passive : l'absence du regard, le blâme, l'abandon,
le rejet.
"C'est
de ta faute si je n'ai plus de cheveux" - elle me dit ça en coupant ma
tignasse. J'ai 8 ans. À peu près l'époque où elle m'arrache le cuir chevelu en
me séchant les cheveux. Je pleure, elle brosse encore plus fort.
Je
me souviens de son appartement, lorsqu'elle vivait avec la mère des enfants de
mon frère en 2014. Aucune présence autre que la sienne et celle du chat. Des
photos d'elle et des livres. On n'aurait jamais pu deviner qu'elle avait eu 3
enfants et 5 petits-enfants. Elle raffolait de son dernier petit-fils. Avait
sorti une photo d'elle à 9 mois et triomphante, claironnait à tout le monde
avec une fière fascination : "Il me ressemble".
À
quelques jours de sa mort, alors qu'elle était très malade, je suis allée la voir.
J'étais bien déterminée à régler quelques comptes avant qu'elle parte. J'avais
une phrase très précise en tête : "Je ne te demande pas de regretter les
choix que tu as faits, je te demande de reconnaître l'impact qu'ils ont eu sur
nous". Elle était très mal, m'a demandé mon bras pour la guider aux
toilettes. Elle a fait caca. N'avait pas d'autre choix que d'accepter que je
l'aide à s'essuyer, il n'y avait personne. Elle a dit "mets des
gants". Humiliée la mère, fâchée : "Pfff torcher sa propre
mère!" - "J'ai des enfants, maman. C'est correct, j'en ai vu
d'autres". La guider vers son lit. L'infirmière arrive pour lui dire qu'il
vaut mieux arrêter la chimio. Ma mère se pend à son bras et dit "c'est la
fin hein?". Je demande à l'infirmière s'il y a un psy ou TS pour ma mère
si elle veut parler. L'infirmière dit que oui, si la patiente le demande. Ma
mère explose "Toi pis tes psy!".
Parce
que vous savez, les psy, c'est pour les malades. Elle n'est pas malade, elle. On remonte une génération.
Années 1950. Ma grand-mère épouse un interne en médecine (du moins est-ce ce qu'elle raconte). Ça dérape rapidement.
Le secret de famille du mari se dévoile, se découpe sur une toile sombre. Un
cauchemar. Un silence. Il est atteint de schizophrénie. Surveille son
calendrier menstruel, car il croit que Dieu lui demande de lui donner des
enfants. 10 mois de différence entre le premier (ma mère) et le deuxième enfant
(ma tante). À peine plus entre le 2ème et le 3ème, qui naîtra prématuré et qui
aura besoin de soins. Suivront 4 autres enfants, la pauvreté, les
hospitalisations du père, le secret, la honte. Il ne sera jamais médecin.
Il
s'est passé quelque chose. Personne n'en parle de façon claire. Ma mère dit que
sa mère a essayé de se pendre. Elle avait 5 ans et l'a trouvée, en train de tirer sur une
corde attachée à la structure du lit, le noeud autour du cou. Elle raconte avoir
pensé "Si tu veux vraiment mourir, il faut accrocher la corde plus
haut". Les enfants ont été placés, ma grand-mère était en dépression et
mon grand-père hospitalisé pour psychose.
Je
ne peux que remplir cet espace de mon imaginaire ou faire confiance à mon
ressenti, parce que de cette période n'émerge qu'un silence gêné. Une tante ose
en parler. Elle était placée dans une famille aimante et n'a jamais accepté de
réintégrer la maison familiale, avec cette mère dure et autoritaire.
Difficile
de savoir avec certitude ce qui s'est passé, car ma grand-mère faisait subir à
ses récits un passage dans la fabrique de restauration de son image. Ma mère
aussi était très bonne à ce jeu.
Ce
qui est frappant quand je descends dans mon ventre et que je me branche sur la
lignée maternelle, c'est la haine. Ma grand-mère a adoré sa mère, mais détesté
son père avec passion. Le peu qu'elle en a dit, c'est qu'il était mauvais. Un
violent. Un dangereux. Ma mère sur son lit de mort disait ne pas craindre la
mort, mais espérait très fort ne pas revoir sa mère s'il y avait autre chose,
un autre côté. Lorsque ma grand-mère était mourante, ma mère est allée la
visiter. Elle voulait faire dire à ma grand-mère que son récit était vrai. Elle
voulait lui faire admettre qu'elle avait bel et bien tenté de se tuer et que ma
mère l'avait trouvée. Son refus de confirmer a déchaîné la haine de ma mère
comme un courant puissant qui ne s'est plus jamais apaisé, même dans le chemin
vers la mort.
Hôpital
Jean-Talon. Mère en chaise roulante veut fumer une cigarette. Je l'amène
dehors. C'est là que l'enfer se déchaîne, là sur le trottoir - elle m'abreuve
de mots, des mots de rage et de haine envers sa mère. Il faut que ça sorte, je
la laisse parler.
Moi,
la grand-mère que j'ai connue, ce n'était pas sa mère intériorisée. Oui, il y avait du toxique en elle mais je savais d'où ça venait et je voyais ses efforts
pour me protéger de son propre poison. Elle m'aimait sincèrement et me le
démontrait.
Je ne
me battrai pas contre la perception de ma mère, cette journée-là. Elle est à 3
semaines de la mort. Je vais pleurer dans ma voiture en contemplant cette
noirceur qui est mon héritage. Je vais me battre encore plus fort pour ne pas
transmettre cet héritage psychique à mes enfants. C'est la direction que je
choisis. Je ne la lâcherai pas.
Je
ne hais pas ma mère. Comment haïr une enfant? Mère infantile. Mère qui voulait
jouer. Elle a passé les 25 dernières années de sa vie convaincue qu'elle allait
"se refaire". Je ne comptais plus ses évictions par la Régie du
Logement. Je n'ose même pas imaginer combien elle a donné au Casino. Mère qui
disparaît quelques jours, revient les yeux fous et sentant mauvais. Peut passer
plusieurs heures sur une table de Black jack. Elle compte les cartes, dit-elle.
J'ai abandonné. Je ne compte plus les amis qu'elle a perdus et trahis, les vols
commis, les arnaques... La honte, le deuil, la tristesse. J'ai mis un mur -
maman, le jour où tu voudras de l'aide, je connais toutes les ressources et je
peux t'y amener - en attendant, si tu veux une relation avec moi, tu ne dois
jamais me demander de l'argent ou un logis, c'est ma condition.
Ma
mère aux relations utilitaires. Au fil des ans, j'ai appris. Elle me joue la
carte du rapprochement maternel lorsqu'elle veut quelque chose. Sinon, eh bien,
je l'embête. Je ne sais pas ce qu'il y a en moi qui provoque ça, mais je
l'exaspère avec ma sensibilité, mon amour à donner à mes enfants, ma facilité à
nommer les émotions. Elle se tient loin, sauf si elle veut quelque chose.
1985.
La drogue. La blessure. 13 ans "Fais ce que tu veux maintenant. Tant que
tes notes à l'école sont bonnes, tu n'as qu'à m'aviser de ce que tu fais, mais
plus de permission à demander". Maman j'ai juste 13 ans, j'ai encore
besoin que tu me guides! Évidemment, à 13 ans, je n'ai pas les mots pour le
dire, alors c'est l'acting out : la drogue, les mauvaises fréquentations, les
nuits dehors, la vie dans la rue... Elle, tant que je ne suis pas dans ses
pattes alors qu'elle vit sa vie sexuelle de nouvelle divorcée, elle est
contente. Je veux qu'elle s'inquiète. Je veux qu'elle me cherche. Elle ne le
fera jamais. Elle est déjà partie.
1987.
Elle part : "Les enfants, j'ai décidé de prendre une année sabbatique.
Vous allez vivre avec votre père pendant un an. Je pars au soleil."
Vous
dire l'année que j'ai passée à vivre à demi, en attendant que ma mère revienne
nous servir de pillier. Une année à moitié absente, à espérer son retour,
vouloir retourner vivre au condo avec elle, retrouver mes repères. Une année à
voyager de Boucherville jusqu'à Ahuntsic, chaque matin, pour ne pas avoir à
changer d'école secondaire. Une année à croire que si je deviens suffisamment
parfaite, elle reviendra. Exit le mohawk, les pantalons déchirés et les bottes
d'armée. Je trouve un emploi. Je deviens une adolescente modèle. Mes notes à
l'école remontent.
1988.
Elle revient. Enfin! Nous, ses enfants, nous l'entourons, si heureux! Elle est
seulement venue nous annoncer qu'elle nous abandonne à nouveau, pour de bon
cette fois : "Je vends tout. Je repars et je ne reviens pas".
Coeur
brisé. Ma mère, ma plus grande peine d'amour. Le deuil d'une vie.
1992.
Elle revient. À ce moment-là, les raisons du retour sont osbcures. Plus tard,
j'arrive à reconstituer les faits. La crise immobilière lui a fait perdre son
investissement. Elle est sans-le-sou. Ce qu'elle ne dit pas, c'est qu'elle a
commencé à jouer au Casino là-bas. Elle a le coeur brisé. L'homme qu'elle aime
est rentré en Italie. Il est gay. Il l'aimait, mais ça ne peut pas marcher.
Comme
ils sont étranges, les scénarios de l'inconscient!
Le
second mari de ma grand-mère, l'amour de sa vie, sa réparation, l'a quittée
pour un homme.
Ils
sont puissants les héritages inconscients, dans ma lignée maternelle.
Ma
mère a eu une histoire d'amour avec un espagnol lorsque j'avais 9 ans. Elle a
débattu très fort entre son coeur et sa tête, car c'est à ce moment-là que son
désir de partir s'est frayé un chemin dans le réel. S'il le lui avait demandé,
elle aurait tout quitté pour partir vivre en Espagne avec lui. Mais il était
marié. Ils se sont contenus.
Moi,
à 24 ans, j'ai choisir de partir en Espagne avec mon sac à dos, 300$ et un
billet ouvert. Sans penser une seconde que j'avais peut-être capté le désir
inconscient de ma mère et que je l'agissais. Mon amour de l'Espagne n'a pas
bougé, mais lorsque j'ai fait une thérapie, j'ai pu voir s'éteindre les désirs
inconscients qui n'étaient pas les miens. J'ai pu cesser d'agir l'histoire
familiale. Plus j'avançais en thérapie, moins j'avais besoin de danser...
Danser...
Un autre désir inassouvi de ma mère adolescente. Mère qui a dû renoncer au
ballet parce que sa poitrine était trop forte.
Alors
j'ai dansé, recueillant dans cet espace un peu de son attention et de sa fierté.
Mile-End.
1992. Charmaine. Coupure d'électricité. Ma mère vole une amie à moi.
Mile-End.
1997. Chiqui. Clés. Logement. Ma mère vole (encore) une amie venue d'Espagne pour donner un stage de danse à Montréal. Elle a préparé son coup, m'a invitée à souper, m'a servi du discours de mère chaleureuse et ça ne lui ressemble pas du tout. M'a dit que comme Jean-Philippe, mon amoureux, est parti vivre en France, qu'elle voudrait ma clé pour aller jouer sur mon ordinateur quand je suis absente. Je ne me méfie pas, tant j'ai besoin de son occasionnelle chaleur. Boum, tombée dans le panneau. Elle entre et vole plus de 2000$. Mes amis espagnols m'accusent. L'enfer. L'horreur.
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Ce
qui est fou dans le fait d'être élevée par une mère narcissique avec des traits
antisociaux, c'est qu'on passe son temps à ne pas se sentir à la hauteur, mais
qu'on se fait répéter constamment combien de potentiel on a. On croit aussi que
la vie nous fera cadeau de la magnificence extraordinaire au-dessus-des-autres,
seul oxygène digne d'être respiré, dans des sphères de l'exceptionnel et dans
la différence.
La
lignée maternelle veut se détacher de ce qui est jugé comme indigne de sa
royauté. Dans une foule de contradictions. Ma mémé aurait dit, peut-être,
"s'élever au-dessus de sa condition". Ce que mes yeux d'enfant voyaient,
hélas, c'était de l'insatisfaction dans l'ordinaire. Comme si cette chienne de
vie n'avait pas livré la marchandise, sans comprendre qu'un changement au
niveau de leur perception aurait ramené plus de joie et d'équilibre.
Je
n'ai pas appris à aimer l'ordinaire. Chez moi, le mot ordinaire sonnait comme
une insulte. Ma mère et ma grand-mère glorifiaient le mot "spécial"
qu'elles faisaient sonner comme "supérieur". Elles décortiquaient
leurs observations pour encenser à la fois ce qu'elles reconnaissaient
d'elles-mêmes et ce qui isolait des autres, de la "masse". Chez ma
grand-mère, je crois que c'était un élan désespéré pour sortir de son enfance ouvrière.
Pour ma mère, un miroir défensif.
Aujourd'hui,
je cherche l'ordinaire. Il est synonyme pour moi de vivre incarnée, centrée,
connectée sur ce qui rend la vie si riche dans sa fragilité. C'est ça le plus
terrible, le plus inavouable dans ma lignée maternelle : en sortant du moule,
du legs narcissique, de la répétition du même, je me sens paradoxalement meilleure qu'elles. Juste à l'écrire,
c'est la honte. C'est que, voyez-vous, je tire ma fierté d'être moi dans
l'empathie, la chaleur et l'ouverture aux autres dans ce qu'ils sont, pas dans
ce que je cherche pour finir de me réparer. Je suis sincèrement convaincue que
mes brèches m'humanisent et je les aime pour ça.
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Je
ne suis pas la seule de ma génération et ceci inclut les cousins et cousines, à
avoir utilisé l'art et la créativité pour amorcer, timidement, une intégration
du soi. Créer ses morceaux pour les observer de l'extérieur sans forcément s'y
identifier, dans un élan de survie. Dessin, poésie, musique, danse, couture,
artisanat, etc. Autant de façons d'exprimer le malaise de ne pas se sentir
complet. Morcelés.
Anecdote.
J'ai 20 ans. Je suis des cours de flamenco depuis un an et j'éprouve des
difficultés, avec la taille de mes membres supérieurs surtout, qui me
paraissent interminables. Il y a un malaise entre qui je vois dans le miroir et
une absence ressentie du centre, d'un point d'ancrage dans mon ventre. J'ai
espoir que le flamenco saura construire ce point d'ancrage. Je suis perdue,
mais je tiens le coup, je fais ce qu'on attend de moi : j'étudie à l'université
et je m'en sors brillamment, j'ai un amoureux, je travaille... Un jour, en
dansant, je prends un risque : j'allonge mes bras plus loin, plus haut. Je sens
un mur m'en empêcher. Je frappe ce mur. Au-delà d'un certain point, je ne peux
plus exister, avec ces longs bras, ces longs doigts, ce corps dont je ne sais
que faire. Si je ferme les yeux, je sens mes bras très longs et très hauts en
dansant. En les rouvrant, je constate que mes bras sont à peine déployés et je
n'arrive pas à les allonger. Le contraste entre ce que je constate et ce que je
sens me confronte à une phrase lourde de sens : prendre sa place.
Malheureusement,
je vais passer les 8-10 années suivantes à prendre ma place de façon gourmande,
sans aucune considération pour qui que ce soit, pour quoi que ce soit, tant est
grande ma faim d'occuper ce monde en récoltant de l'attention, que je confonds
avec de l'amour. Exit l'amoureux. Exit les études. Exit le boulot. Je pars.
D'abord en Espagne. Ensuite en tournée pour une compagnie de danse aux
États-Unis. Je flotte, libérée. C'est une époque à la fois heureuse de
déploiement et de découvertes, mais aussi de comportements opportunistes,
d'arrogance et de paroles méchantes envers les autres. Je veux grandir, je me
sens petite, alors je dévalorise l'extérieur pour me rassurer sur ma valeur.
______________________________
Salut
à toi, lectrice, lecteur.
Tu
as choisi d'ouvrir ce récit. Je ne connais pas ta motivation, ni si tu
trouveras ce que tu y cherches. Je peux te dire, déjà, que tu entres dans une
dense danse. Tu sais, quand j'étais plus jeune, on m'a dit que j'étais
"tourmentée". En espagnol, "tormenta", c'est une tempête.
J'aime bien les métaphores saisonnières, car je pense que nous avons tous des rythmes
psychiques et émotionnels aussi inattendus et incontrôlables que le temps qu'il
fait dehors. C'est là-dedans que j'aime plonger. C'est ici que je t'invite.
J'ai
écrit en désordre des réflexions sur ma lignée maternelle. Ce ne sont pas des
données historiques. On parle ici d'un historique psychique, dans un espace où
les blessures passent d'une génération à l'autre, pour se transformer en
symptômes. J'ai un peu remonté le fil du temps pour habiter à nouveau mes 9
ans, mes 15 ans, mes 21 ans et ainsi de suite. Comme les perceptions changent à
mesure qu'on avance, les contradictions et les ambivalences m'apparaissent
normales et même, à prévoir.
Je
crois que si ma mère et ma grand-mère avaient pu lire ceci, il n'y aurait eu
que rage et reproches. Chagrin aussi. Mon but n'est pas de les brûler sur un
bûcher, mais plutôt de dévoiler l'impact des violences sur les générations
suivantes. Dans violence, j'inclus la négligence, l'indifférence, le contrôle
et la manipulation. Je vais oser le dire, dans cette ère où on s'applique à
enlever le genre lorsqu'on parle d'humain : c'est la violence que j'ai connue
et qui se vivait au féminin. Ma mère n'a jamais levé la main sur moi (sauf une
fois), mais j'ai ressenti sa rage et sa violence plus fort et plus clairement
que les baffes et les cris de mon père.
Tu
accèdes ici à ma perception, ma construction de la réalité. Ce que j'affirme
comme étant des certitudes ne le sont que parce qu'elles sont ressenties ainsi.
La nuance est de mise. Je ne prétends pas avoir tout compris, mais j'ai passé
des années à donner du sens à cette violence. J'ai envie de t'en parler.
Peut-être que tu vas reconnaître des choses que tu connais toi aussi. Peut-être
que tu vas surfer sur les mots et que ce sera divertissant pour toi. J'espère
juste ne pas trop t'embêter avec mes histoires.
_____________________________
Paroles
de mère
"Fais
ce que tu veux, ne te fais pas pogner"
"C'est
la jungle là-bas, chacun pour soi"
"Ne
pense pas aux autres, sauve ta peau"
"Pfff,
l'amour, l'amour, qu'est-ce que j'en ai à foutre?"
_____________________________
6
ans. Elle nous a acheté, à chacune, un ballon, une corde à danser et une petite
bouteille de savon à bulles. Mon coeur est plein. Ma maman nous fait des
cadeaux et ce n'est même pas ma fête! Contente, contente! Vision de liberté,
jouer dans la ruelle avec ma soeur, dans le quartier Rosemont. Nous traquons
les pierres précieuses. Ce sont des bouts de vitre brisée, mais nous visons les
tessons verts, violets ou rouges. Les rouges sont les plus précieux et nous les
recueillons avec délicatesse.
______________________________
13
ans. J'ai atteint ma taille définitive mais je suis encore une enfant. Maman
nous a offert des douillettes sac de couchage pour qu'on s'emmitoufle devant la
télé, les matins d'hiver. Elle tente de nous rapprocher, ma soeur et moi, en
nous faisant partager une même chambre et un même lit. C'est le chaos du
divorce de mes parents. Nouveau condo, adieu la maison où j'avais ma chambre.
Adieu mes chères amies d'école et de quartier. C'est mon septième déménagement
en 13 ans de vie. Maman nous a envoyés à la campagne, nous quittons la maison
et au retour découvrons un nouveau logis, dans un nouveau quartier. Papa est
parti, mais il vient nous voir.
Il
s'est passé beaucoup de choses cette année-là. Ma grand-mère a divorcé à peu
près en même temps et elle est venue s'installer tout près du nouveau condo.
Elle s'occupait de nous durant l'année scolaire, maman travaillait beaucoup,
partait tôt, rentrait tard. Le contact avec elle était rare, elle était à bout
de souffle. Les week-ends, elle nous voulait ailleurs, voulait vivre sa vie.
Elle disait "pas dans mes pattes". Je ne veux pas aller chez mon
père, il vit dans un 1 1/2 dans le centre-ville, infesté de coquerelles et de
vermine. Ça sent mauvais chez lui. Il ne va pas bien. Il se saoûle et se drogue.
Il n'est pas là. Une année ou deux sous le thème de l'indifférence maternelle
et de la dépression paternelle. Première visite des pensées de mort. Je me dis
que je pourrais libérer mes parents en disparaissant, je leur rendrais service.
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