lundi 25 novembre 2013

La toxicité

Samedi matin, je me suis extirpée d'un rêve des plus étranges, mais qui parle depuis mes abysses. Dans ce rêve, je suis assise dans un camion-remorque, à côté d’un chauffeur bourru aux cheveux blancs. Nous sommes sur une autoroute qui ressemble à la 40, mais elle a plusieurs étages superposés. Il passe d’une voie à l’autre et d’un étage à l’autre, mais il n’y a pas de mur entre un niveau et l’autre, alors le camion vole littéralement de haut en bas et un peu apeurée, j’admire l’habileté du chauffeur. En arrivant à ce qui ressemble à la jonction de la 40 et de la 15, il me dit qu’il ne pourra pas me laisser où je le veux, mais qu’il peut me rapprocher, en me laissant à Pointe-Claire.

Pointe. Claire.

Voyez-vous, mon père est venu souper vendredi soir. Il se fait vieux et même si notre relation est bourrée de mines enfouies, j’avais envie de partager un bon moment avec lui. Quiconque connaît mon père sait que cet espoir est sujet à désillusion sans préavis. Il venait à peine de débarquer qu’il nous reprochait déjà, à ma sœur et à moi, de ne pas donner de nouvelles. Pas directement, bien sûr, juste en disant qu’il avait passé 20 ans à ne pas donner de nouvelles à sa mère qui était en Bosnie et que maintenant, il comprend ce qu’il lui a fait vivre.

Pointe. Claire.

Il comprend, nous sommes occupées avec nos enfants, lui aussi, il était occupé à nous élever (ma sœur lève un sourcil, je la sens prête à charger, elle respire, se contient, fiou…). Il parle de la mort, il pleure en regardant nos enfants. Les attrape par le bras pour les couvrir de bisous sans se soucier de leur espace et du fait qu’ils soient plutôt effrayés par ce grand-papa bosniaque qui lève le ton facilement et qui prend de la place. Il est là, avec sa lourdeur, ses inquiétudes toujours plus envahissantes avec le temps, sa paranoïa. Là où il n'a pas l'information, il emplit le vide avec son imaginaire débordant (souffrant), nous soupçonne toujours du pire, prêche du faux pour savoir du vrai, essaie d'isoler pour mieux régner...

Je suis déçue. Curieusement, le papa de mon enfance me manque, mais je réalise que je l’ai en partie inventé. J’ai succombé au charme des paroles et je n’ai pas enregistré les comportements. Mon père dit « je t’aime », puis t’étiquette violemment avec toutes sortes de mots en arrivant à des conclusions rapides et impulsives. Par exemple, vers 21h vendredi, il voulait parler avec mon fils de 5 ans. Le petit avait sa semaine dans le corps, ses paupières étaient lourdes et son petit corps s’agitait de surexcitation. Il répondait du bout des lèvres à ce grand-père qu'il connaît peu et dont il se méfie. Après 2 phrases, mon père s’est exclamé « mais il a de la misère à se concentrer, ce petit! ». Ainsi va mon père qui va, ah.

Toxique. Pas besoin d’être Freud pour comprendre la dénivellation de l’autoroute et le fait que le camion va vers le bas, ni la lourdeur du camion. En plus, le chauffeur a les cheveux blancs! Je voulais partager un beau moment en famille et mes attentes ont été déçues. Mon fantasme de famille heureuse a dévié, je suis tombée d’un étage et il a pris le contrôle de la soirée, avec ses angoisses, ses récriminations, ses accusations, sa réalité déformée. Déçue. Déçue. Déçue.

Ça me fait revisiter mon enfance lorsque je le vois interagir avec nos enfants. Cet homme parle d’amour, mais a échoué à nous protéger, nous éduquer, nous encadrer. Il disait « je t’aime », mais quand il était dépassé, il frappait, nous frappait avec tout ce qui lui tombait sous la main, quand il n’était pas en train de nous rabaisser et nous traiter de tous les noms. C’était le seul père que j’avais, alors j’ai trouvé des façons d’éviter les coups, en mûrissant très vite pour porter ses fardeaux avec lui. Porter ses fardeaux pour lui. C'est ainsi que j'ai appris à aimer. Ça m'a coûté très cher et j'apprends encore aujourd'hui à me repérer dans ces dynamiques malsaines. Heureusement, on peut s'en sortir.

Vieille cicatrice. J’essaie, j’entends bien sa détresse et je suis consciente de sa mort qui approche, mais je n’y arrive pas. Ma perception actuelle, c'est qu'il va toujours chercher quelqu’un pour porter ses fardeaux et devant l'échec de sa tentative de déchargement, il attaquera, soupçonnera, détruira. Encore et encore.

Je ne peux plus me proposer comme copilote de son camion, ce ne serait que cheminer vers une pointe claire. Me soumettre à une morsure à peine déguisée, qui hurle sa déception devant la réalité de tout parent : ton enfant n'existe pas pour toi, il n'est pas là pour réussir là où tu as échoué, il peut te respecter et t'être loyal, mais ce n'est pas et CE NE SERA JAMAIS SA JOB de t'aimer et de te réparer.

Quand c'est l'enfant qui prend soin de l'enfant dans le parent, l'indice de toxicité peut monter si haut que l'enfant devenu adulte pourrait ne jamais vouloir être en contact investi avec ce parent, même quand la mort rôde.

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