Samedi matin, je me suis extirpée d'un rêve
des plus étranges, mais qui parle depuis mes abysses. Dans ce rêve, je suis assise dans un camion-remorque, à côté d’un chauffeur bourru aux cheveux
blancs. Nous sommes sur une autoroute qui ressemble à la 40, mais elle a
plusieurs étages superposés. Il passe d’une voie à l’autre et d’un étage à l’autre,
mais il n’y a pas de mur entre un niveau et l’autre, alors le camion vole
littéralement de haut en bas et un peu apeurée, j’admire l’habileté du
chauffeur. En arrivant à ce qui ressemble à la jonction de la 40 et de la 15, il me dit qu’il ne pourra pas me laisser où je le veux, mais qu’il
peut me rapprocher, en me laissant à Pointe-Claire.
Pointe. Claire.
Voyez-vous, mon
père est venu souper vendredi soir. Il se fait vieux et même si notre relation est
bourrée de mines enfouies, j’avais envie de partager un bon moment avec lui.
Quiconque connaît mon père sait que cet espoir est sujet à désillusion sans
préavis. Il venait à peine de débarquer
qu’il nous reprochait déjà, à ma sœur et à moi, de ne pas donner de nouvelles. Pas
directement, bien sûr, juste en disant qu’il avait passé 20 ans à ne pas donner de nouvelles à sa mère qui était en Bosnie
et que maintenant, il comprend ce qu’il lui a fait vivre.
Pointe. Claire.
Il comprend, nous
sommes occupées avec nos enfants, lui aussi, il était occupé à nous élever (ma sœur
lève un sourcil, je la sens prête à charger, elle respire, se contient, fiou…).
Il parle de la mort, il pleure en regardant nos enfants. Les attrape par le
bras pour les couvrir de bisous sans se soucier de leur espace et du fait qu’ils
soient plutôt effrayés par ce grand-papa bosniaque qui lève le ton facilement
et qui prend de la place. Il est là, avec sa
lourdeur, ses inquiétudes toujours plus envahissantes avec le temps, sa
paranoïa. Là où il n'a pas l'information, il emplit le vide avec son imaginaire
débordant (souffrant), nous soupçonne toujours du pire, prêche du faux pour savoir du vrai, essaie d'isoler pour mieux régner...
Je suis déçue. Curieusement, le papa de mon enfance me
manque, mais je réalise que je l’ai en partie inventé. J’ai succombé au charme
des paroles et je n’ai pas enregistré les comportements. Mon père dit « je
t’aime », puis t’étiquette violemment avec toutes sortes de mots en arrivant
à des conclusions rapides et impulsives. Par exemple, vers 21h vendredi, il voulait parler avec mon fils de 5 ans. Le petit avait sa semaine dans le corps, ses
paupières étaient lourdes et son petit corps s’agitait de surexcitation. Il répondait du bout des lèvres à ce grand-père qu'il connaît peu et dont il se méfie. Après 2 phrases, mon père s’est exclamé « mais
il a de la misère à se concentrer, ce petit! ». Ainsi va mon père qui va, ah.
Toxique.
Pas besoin d’être Freud pour comprendre la dénivellation de l’autoroute et le
fait que le camion va vers le bas, ni la lourdeur du camion. En plus, le chauffeur a les
cheveux blancs! Je voulais partager un beau moment en famille et mes
attentes ont été déçues. Mon fantasme de famille heureuse a dévié, je suis
tombée d’un étage et il a pris le contrôle de la soirée, avec ses angoisses, ses
récriminations, ses accusations, sa réalité déformée. Déçue. Déçue. Déçue.
Ça me fait
revisiter mon enfance lorsque je le vois interagir avec nos enfants. Cet homme
parle d’amour, mais a échoué à nous protéger, nous éduquer, nous encadrer. Il
disait « je t’aime », mais quand il était dépassé, il frappait, nous
frappait avec tout ce qui lui tombait sous la main, quand il n’était pas en
train de nous rabaisser et nous traiter de tous les noms. C’était le seul père
que j’avais, alors j’ai trouvé des façons d’éviter les coups, en mûrissant très
vite pour porter ses fardeaux avec lui. Porter ses fardeaux pour lui. C'est ainsi que j'ai appris à aimer. Ça m'a coûté très cher et j'apprends encore aujourd'hui à me repérer dans ces dynamiques malsaines. Heureusement, on peut s'en sortir.
Vieille cicatrice.
J’essaie, j’entends bien sa détresse et je suis consciente de sa mort qui approche,
mais je n’y arrive pas. Ma perception actuelle, c'est qu'il va toujours chercher
quelqu’un pour porter ses fardeaux et devant l'échec de sa tentative de déchargement, il attaquera, soupçonnera, détruira. Encore et encore.
Je ne peux plus me proposer comme copilote de son camion, ce ne serait que cheminer vers une pointe claire. Me soumettre à une morsure à peine déguisée, qui hurle sa déception devant la réalité de tout parent : ton enfant n'existe pas pour toi, il n'est pas là pour réussir là où tu as échoué, il peut te respecter et t'être loyal, mais ce n'est pas et CE NE SERA JAMAIS SA JOB de t'aimer et de te réparer.
Quand c'est l'enfant qui prend soin de l'enfant dans le parent, l'indice de toxicité peut monter si haut que l'enfant devenu adulte pourrait ne jamais vouloir être en contact investi avec ce parent, même quand la mort rôde.
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